Silence, on fait du commerce !


Il n'est déjà pas aisé de connaître la vérité lorsqu'un drame survient lors d'un vol, mais alors lorsqu'il ne s'agit "que" d'un incident... Comme toujours dans le milieu de l'aérien, l'omerta règne. Il faut dire que ce genre de publicité nuit au commerce. Un petit exemple en forme de cas d’école de la désinformation ambiante...

Le 2 février, Securvol recevait un e-mail d'un passager mécontent de son voyage de retour d'Egypte, le vol AMV7146 Taba-Paris via Deauville du 1er février. Il avait acheté ses vacances via l'agence de voyage sur internet www.voyageprive.com, le séjour était organisé par le voyagiste Air Masters et le vol assuré par la compagnie égyptienne AMC Airlines.

Voici le message : « Mis à part 2 h de retard au départ de Taba, sans aucune explication, le plus important c'est l'atterrissage raté à Deauville hier en début d'après-midi, qui nous a mis en danger de mort. Descente trés rapide avec 2 virages serrés sur l'aile droite puis gauche avec forte inclinaison à plus de 45 degrés, à la limite du décrochage à quelques mètres du sol. D'où remise des gaz in extremis, un tour au dessus de la mer et un atterrissage moyen. Certains passagers, dont moi même, qui avons beaucoup voyagé, avons eu très peur car le rétablissement à du être fait à peu de secondes prés.
Des passagers descendant à Deauville, un employé de cet aéroport est monté à bord. Nous l'avons interrogé. Il nous a parlé de tourbillons sur une des pistes mais aussi d'une faute de pilotage. Un couple avec enfant a demandé à être débarqué plutôt que de poursuivre le vol sur Paris. Et encore, il a fallu hausser le ton, l'équipage s'y opposant. »


Un temps presque parfait

Intrigué par ce mail, la rédaction de Securvol a naturellement cherché à en savoir plus… Auprès de l'aéroport de Deauville, puis de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) du Pays D'Auge, qui est en charge de l'aéroport de Deauville, puis auprès d'Air Masters, de Voyageprive.com et d'AMC Airlines.

Très vite, nous avons pu parlé au directeur de la CCI, Eric Lehéricy, qui a tout de suite affirmé qu'il jouait la transparence. Malheureusement, cela n'a pas duré. D'emblée, il nous a expliqué que " les conditions météorologiques n'étaient pas optimales, ce qui a obligé le pilote à descendre plus bas pour prendre sa décision et à remettre les gaz pour atterrir. Il a donc fait deux passages au lieu d'un car il était trop court, compte tenu des conditions météo, pour pouvoir se poser du premier coup". Pour le reste, les virages serrés et l'atterrissage chaotique, il ne se prononce pas. "Je n'étais pas à l'intérieur" s'excuse t-il, tout en reconnaissant que cela a pu inquiéter les passagers.

Le même jour, il nous rappelle pour nous indiquer la force du vent le 1er février : 18 nœuds. Mais pour avoir plus de détail sur la météo, "la personne qui était présente à l'aéroport le 1er février est de repos aujourd'hui, mieux vaut donc voir avec la DGAC". Sauf que la DGAC ne peut être saisie d'un problème qu'en cas de blessé, d’accident ou d’incident au sens aéronautique du terme (sortie de piste, appareil abîmé, etc…). Securvol s'est donc tourné vers Météo France. Le bulletin du dimanche 1er février sur Deauville ? Ciel dégagé, air froid, 10 nœuds de vent et peu de turbulences, sauf quelques rafales vers 13h. En clair, un temps presque parfait pour voler et aucun risque de tourbillons sur la piste...
Cependant, au cours de cette communication, Eric Lehérici nous apporte des précisions sur le couple qui a préféré descendre de l'avion. "Une famille qui devait aller jusqu'à Paris est bien descendue à Deauville avant de regagner Paris en voiture de location. Il semblerait que l'homme soit pilote privé" poursuit-il. Si le président de la CCI du Pays d'Auge n'est pas fort en bulletin météo, au moins il est honnête. Préférer descendre à Deauville et continuer le voyage en véhicule de location, voilà qui accrédite la thèse de l'atterrissage mouvementé.

Nous demandons alors à consulter le bulletin météo de l'aéroport, histoire de comparer, mais aussi à interviewer l'employé qui est monté à bord et aussi s'il serait possible d'obtenir un contact au sein de la compagnie aérienne AMC Airlines. Cette fois, Eric Lehéricy semble moins serein. Il refuse que nous interviewions l'employé qui a parlé aux passagers et il refuse également de communiquer le bulletin météo de l'aéroport et assure ne pas avoir de contact au sein d'AMC. La volonté de jouer la transparence, comme le vent annoncé sur Deauville ce jour-là, a perdu de sa force. En revanche il reconnaît avoir reçu plusieurs coups de fil de passagers pas contents du tout du vol en provenance de Taba.

Communication impossible

Nous nous tournons alors vers VoyagePrive.com, à qui nous envoyons un mail, puisque personne ne décroche le téléphone. Le service de presse nous répond qu'il n'a entendu parler de rien, qu'il n'est au courant de rien, mais nous conseille de nous tourner vers la compagnie aérienne, basée en Egypte. Sage conseil que nous appliquons. Un mail, puis deux, rien. Dernière ficelle à tirer, le voyagiste, Air Masters. Impossible de le joindre, ni par téléphone, ni par mail. Peu importe, nous en savons déjà assez, même si nous ne pourrons jamais connaître le fin mot de l’histoire.

Des passagers ont demandé à descendre de l'avion, préférant continuer leur voyage en voiture, un autre nous a contacté et d'autres encore se sont plaints auprès de la CCI, qui a refusé que nous poursuivions notre enquête jusqu'au bout. Voilà un faisceau de présomptions suffisant pour valider la version des passagers. Quant à l'agence de voyage, au voyagiste et la compagnie aérienne, ils n'ont pas répondu ou feint de tout ignorer. Une habitude du monde de l'aérien que nous connaissons bien à securvol. D'autant qu'Air Masters et AMC Airlines ne sont pas des inconnus. Air Masters avait affrété l'avion qui s'est crashé au large de Charm el Cheikh en janvier 2004 (148 victimes). Et concernant AMC Airlines, elle n’est pas non plus « inconnue de nos services ». Le samedi 16 juillet 2006 sur un vol au départ d’Hurghada en Egypte et à destination de Paris affrété par Fram, l’équipage avait fait face à la fronde de passagers.
Les génératrices électriques n’étaient pas, ce jour là, au meilleur de leur forme et les coupures d’électricité se répétaient à bord alors que l’avion était toujours au sol. Une cinquantaine de passagers, légitimement apeurés, avaient décidé de descendre de l’appareil. Lequel tente ensuite un décollage qui se solde par un échec. Cette fois, une centaine de passagers refusent de jouer à la roulette russe et prennent la direction de l’aérogare. « Nous voulions éviter un nouveau Charm El Cheikh » lancent, choquées, deux passagères. Certains passagers se sont trouvés dans un état psychologique proche de la crise de nerfs.
« Ces incidents montrent que les passagers sont de moins en moins enclins à se faire transporter comme du bétail et sont prêts à médiatiser ces incidents» explique un journaliste spécialiste de la consommation. Il faut dire que ce genre d'information nuit au commerce. Tandis que l'omerta assure des jours heureux aux voyagistes et aux compagnies. Or, n'est-ce pas la logique économique qui prime sur tout le reste ?

Texte : Olivier Guérin